Le ball-trap et la chasse, miroir d’une des faces cachées de la France

Publié le par Jay

La chasse est le plus vieux métier du monde, mais elle est aujourd’hui mise à mal et ce principalement à cause d'une modernité nous rendant incapables de zigouiller pour son casse-croûte une pauvre bécasse. Même si l’on a tendance à oublier son existence, sachez que le chasseur est toujours là. Il grouille dans nos campagnes et bien trop souvent dans les PMU du coin en tant que colonne de comptoir, avec pour seul réel compagnon un pastaga tiède. L’ultime planque qu’ont trouvé ces férus de la nature et de la bidoche de qualité pour pouvoir se réunir après la saison de chasse, c’est la gnole le ball-trap. C’est là, dans tous les bleds de merde de notre pays, qu’une bande de joyeux lurons vont le week-end s’adonner à un marathon de bastos et de déglingue.
 

Ici pas de faibles tournant aux Tourtels twist mais des passionnés de dame nature et des gros 4X4.
 

Le ball-trap, c’est avant tout un sport de bonhommes. Il n’y a que des Marcel, René et Jacky. Ne s’intègre pas qui veut monsieur ! Ici on aime les armes à feu, le contact du doigt sur la détente, le goût de l’acier, des couteaux bien aiguisés et autres armes de mort. On se réunit dans un champ pour ce type d’exercice certes, mais ce qui réunit aussi ce sont les valeurs partagées et adoptées par toute la confrérie, à commencer par la sape. Tenue correcte exigée, chacun se doit de porter une casquette de chasse vissée sur la caboche et être toujours habillé en kaki (on n’est jamais à l'abri).

On partage aussi un amour inconditionnel de la bouffe, à savoir de la rillette en veux-tu en voilà, du cervelas et autres produits du terroir, et bien sûr, pour faire passer chaque bouchée, un bon cognac qui commence à taquiner le palais dès huit heures du matin.
 


Le ball-trap consiste à détruire des assiettes en argile, appelées pigeon, en leur propulsant du plomb dans la gueule avec une Winchester ou un simple fusil de chasse suffisamment précis pour percer les tympans de tout individu dans un rayon de quarante mètres (haute vélocité et trajectoire plate bien évidemment). Une fois en joue, c’est le moment de faire ses preuves. On gueule bien fort pour demander l’envoi du pigeon et cela dix fois de suite pour espérer faire podium avec en guise de médaille une bouteille de 51.
 

La picole est primordiale au chasseur pour son bon développement.


Mais il ne faut pas croire que performer constitue le but principal de ce genre d’événement. Que nenni ! Le ball-trap est avant tout un événement social où l’alcool, les blagues de cul et davantage d'alcool sont de rigueur. La picole est primordiale au chasseur pour son bon développement. Naïfs sont ceux qui pensent que le taux d'alcoolémie est contrôlé avant les sessions de tirs. Il n’est ainsi pas rare de croiser un copain à deux grammes prendre le fusil, la rétine explosée à la Jupiler, pour aller faire le job. Un bon profil en somme. Le permis de chasse, tout le monde s’en branle et on n’hésite pas à faire tirer le fiston pour prouver que la tradition se perpétuera. Car oui, la chasse est avant tout une relation père-fils, un long apprentissage sur le chemin de la vie. Sauf qu’ici, le chemin on le prend en Kangoo ou avec la bien connue C15.

On vient avant tout pour se marrer entre copains, l’individualisme n’existant plus, les chasseurs fusionnent alors en un seul corps, une seule et même parole et attitude, avec des fûts de bière comme Patafix social.

Malgré le fait que le ball-trap se pratique en individuel, toute l’essence et l’atmosphère de ce sport peu connu résident dans l’interaction et la convivialité. C'est la ribambelle de bons déconneurs qui, lors d'une belle journée dominicale, veulent oublier le boulot, le patron, les gosses et la femme pour se faire plaisir. A la fin des épreuves, après avoir autant miné le champ de plomb que son cerveau de vinasse, ça klaxonne les collègues avec une seule idée en tête, la hâte de se retrouver le week-end prochain dans un village toujours plus paumé pour s’adonner à ce que l’on aime : du vin et des bon copains.

La chasse (et intrinsèquement le ball-trap) est en réalité un microcosme où tout le monde se connait, une sorte de société secrète qui existe dans chaque Mordor de nos contrées. Mais une question taraude : ces hommes, ont-ils décidé de se mettre en marge de la société, ou bien est-ce nous qui nous sommes écartés du droit chemin ? Même eux ne le savent pas.

Mais, bien que silencieuse, j’aime cette partie de notre pays faite de bars tabac et de jeux à gratter.